La Joie comme choix d’insoumission

«Éduquer c’est donner aux gens les clés du monde, qui sont l’indépendance et l’amour, c’est offrir leur la force de marcher seuls, du pas joyeux qui est le propre des hommes naturels et libres. »  José Marti

Cela fait un peu plus d’une dizaine d’années que j’ai introduit la notion de joie à coté de celle d’éduquer. J’en ai fait une thèse de doctorat, ensuite l’objet de mes formations à travers le monde, dans un premier temps adressées uniquement à des enseignants et des éducateurs au sens large, puis ouvertes à tous ceux qui osaient faire de la joie un choix de vie.

Après toutes ces années, ce qui est devenu clair en moi, est que ce choix de vie n’était en rien un acte anodin. Non, on ne choisit pas la joie comme on achète un nouveau gadget sur les étagères du marché spirituel. Non, elle ne peut pas devenir non plus l’objet de l’énième méthode de développement personnel, ou du dernier outil de pensée positive en date, encore moins d’une formule magique pour attirer le pouvoir de l’intention. Car la joie est consubstantielle, elle est en nous à notre naissance, elle ne s’invente pas, elle nous accompagne tout au long de la vie comme une partenaire parfois silencieuse, mais elle est là. Toujours et pour toujours.

Et, si vous avez l’impression que vous l’avez oubliée, soyez certains qu’elle n’a pas fait de même. C’est seulement notre perception limitée d’humains affairés et distraits qui nous donne l’impression qu’elle ait disparue à jamais, au milieu de nos vies si semblables, comme le disait Christiane Singer, à « ces chambres mortuaires où s’essoufflent nos vies corsetées dans la norme, toutes occupées à ne pas fleurir, à ne pas rayonner, à ne pas dépasser les limites du possible et de l’impossible ».[1] Faire le choix de la joie devient ainsi un acte d’insoumission (j’utilise bien « insoumission » et pas « résistance » ou « militantisme » pour me détourner également de l’héritage d’un langage guerrier, dont il est grand temps aujourd’hui de se défaire). Je ne me soumets donc plus, j’arrête de me plier au dogme d’une vie tracée à l’avance, réglée par des institutions, l’école en tête, qui n’ont pour mission que de reproduire ce système malade. ….

…. LA SUITE DE L’ARTICLE SUR LA SUPER MAGNIFIQUE NOUVELLE REVUE « YGGDRASIL », le dernier magazine avant la fin du monde!

[1] Préface au livre de Marie Milis, Souviens-toi de ta noblesse. La pratique de l’autolouange ou l’accouchement du cœur, Le Grand Souffle, 2008.


Oui, on a le droit!

image tirée du film Le Monde selon Tippi, 1997

« Arrête ! On n’a pas le droit ! » … combien de fois avez-vous entendu cette phrase dans la bouche des enfants ? Combien de fois, l’avez-vous prononcée à l’égard de vos propres enfants ? de vos élèves ? En ce qui me concerne, en tant que non française, la première fois que j’ai entendu le mot «  droit «  sur les lèvres d’un enfant, j’avoue avoir été surprise. Et, un jour, j’ai fini par comprendre que cette question « de droit » de l’enfant apparaît même chez les tout-petits, qui la répètent sans en connaître la signification et qui l’interprètent plutôt dans l’unique sens d’interdiction, de prohibition tout court. Mais qu’est-ce qu’un mot comme « droit » a à faire dans la bouche des enfants ?

« Droit », nous dit le dictionnaire, a plusieurs significations. Une fois la géométrie écartée (!), restent l’acception juridique (l’ensemble des lois et dispositions juridiques qui régissent la société), et celle qui nous intéresse ici : le droit en tant que « légitimité et faculté de jouir de quelque chose et d’accomplir une action ». C’est dans ce sens que, avec beaucoup de conviction, ce mot est crié aux quatre vents de façon aussi catégorique que disproportionnée.

Je précise : il est évident que nous n’avons pas le droit de sauter par la fenêtre ou de (nous) faire du mal… C’est bien dans la prévention des dangers que ce « non-droit » a toute sa légitimité. Toutefois, répétée au fil du temps, cette injonction négative se transforme inconsciemment en un « non-droit » instauré par la société entière pour ne pas sortir des rangs. Elle dégénère quand elle devient une interdiction absolue de jouir de nos droits les plus simples, les plus naturels, dans des domaines qui sont considérés comme dangereux parce que inconnus, par exemple s’aventurer en dehors des sentiers battus, explorer, oser découvrir ce qui se cache au-delà des barrières et des murs. Ces murs qui sont les nôtres, que nous construisons au fil du temps autour de nous-mêmes, pour nous protéger des autres et du monde.

Finalement, le message plus ou moins caché est qu’« on n’a pas le droit » d’oser s’émanciper de ces conventions instaurées il y a longtemps par des lois sociales, en vigueur à l’école comme dans toute institution, de s’autoriser à se tromper et d’en retirer des enseignements, de ne pas écouter qui décide pour nous, pour « notre bien » comme le disait Alice Miller.

Sans savoir comment, un jour nous nous retrouvons adultes avec tout ce qu’implique ce mot : responsabilité, travail, institution, carrière, argent, succès, réussite… des concepts qui nous étaient totalement étrangers lorsque nous étions petits et que nous nous imaginions adultes. Car lorsque nous rêvions de grandir pour devenir comme notre père, notre mère ou comme tel héros ou telle star, nous étions loin, par chance, de tout ce fatras de notions et surtout de la charge qui va avec. Ce que nous voyions, nous le regardions à travers les yeux de l’enthousiasme : tout était possible, notre imagination ne connaissait pas de limites, et ce, quel que soit notre contexte social et culturel, que nous soyons riches ou pauvres, bons ou mauvais à l’école, calmes ou hyperactifs…

Reprenons donc nos droits, à partir de ceux de notre enfance. Rééduquons- nous d’abord à les reconnaître car souvent ils s’entremêlent avec les désirs, les dons et la capacité à rêver, une autre caractéristique de l’enfance.  Oui, on a le droit !

A humanism from and for humanity

Hommage à Michel Serres

Nous sommes le 18 juin 2002, je suis (encore) fonctionnaire à l’Unesco et j’assiste aux Entretiens du XXIe siècle, sur le thème « L’éducation pour tous : toujours pour demain ? »
organisée par la Division de l’anticipation et des études prospectives. Parmi d’autres invités, il y a sur l’estrade M. Maurice Traoré, ancien ministre de l’éducation du Burkina Faso et Michel Serres qui est également membre du «Forum de réflexion ad hoc» de l‘Unesco sur la coopération intellectuelle mondiale. Le sujet du colloque est donc celui qui préoccupe l’Unesco depuis des décennies : « l’Éducation pour tous »,  plate formule qui donne lieu à des discussions interminables entre les états (car comment faire de la quantité sans qualité ? comment donner accès à une éducation de qualité pour tous ?) et entre les panélistes invités ce soir.  

En ce qui me concerne, ce qui me préoccupe déjà à l’époque, sont plus les questions de ce qu’on transmet (les contenus, les valeurs universelles) et du « comment » (par quelle vision éducative ? quelle pédagogie ?), plutôt du « combien », ce qui est lié aux chiffres de l’alphabétisation de masse… Comme si le fait de savoir lire, écrire et compter avait une quelconque influence sur l’évolution des consciences … Comme si connaître par cœur depuis l’enfance (ce que nos systèmes scolaires s’acharnent à enseigner) les dates des guerres mondiales, pouvait amener à la maturité – éthique, morale, spirituelle, bref, humaniste, de notre espèce…

Heureusement, grâce surtout à Michel Serres, le débat s’élève et se concentre vite autour de la question de la place du savoir et des savoirs dans le monde actuel, des obstacles qui nous empêchent de repenser l’éducation par les retrouvailles du sens qui lie, ce qui nous unit sans nous enfermer, dans le partage. C’est là que Michel Serres décide de présenter à l’Unesco et au public un projet de partage universel des savoirs, une idée d’un savoir commun  à l’humanité : « Il y a à peine quinze ans, disait-il, que nous savons que nous descendons tous d’un petit groupe d’émigrés d’Afrique de l’Est et que nous sommes donc tous cousins dans le monde. Enseigner cela à tous les hommes me semble bien plus important que de leur enseigner la guerre de Troie ou la grande muraille de Chine qui sont des symboles de nos oppositions. (…) Un tronc commun de savoirs réunirait, petit à petit, tous les hommes, en commençant par les étudiants, (…) et favoriserait l’avancée de la paix dans le monde. Cet humanisme universel contribuerait à créer une mondialisation pacifique». (Je vous laisse découvrir l’intégralité du texte plus bas).  

Je fais un bond sur ma chaise, c’est tout simplement magnifique ! Non seulement cela fait écho à la mission d’universalité de l’organisation pour laquelle je travaille, mais elle rejoint l’idée que un autre grand philosophe français, Edgar Morin, a esquissée dans Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur.[1] Je me surprend ainsi à rêver aux universités du monde entier qui adhérent à cette idée formidable de tronc commun,un projet propédeutique et obligatoire au début de tout cycle universitaire, inspiré par des valeurs communes à toute l’humanité. A des politiques éducatives qui s’accordent sur des notions communes, tout en respectant la mosaïque des cultures comme le disait Michel Serres… Je me délecte à imaginer un monde où ce langage commun nous amènerait à nous comprendre les uns les autres, où des mots abstraits comme la solidarité dans les connaissances partagées, ou la liberté qui surgirait de cet abattement des frontières, deviendrait finalement des faits concrets.

Mes rêveries sont vite interrompues par l’intervention de l’ex-ministre burkinabé qui, n’ayant manifestement pas compris le sens de l’idée de tronc commun, répond en manifestant le besoin urgent de « bancs, cahiers, crayons ! » dans les écoles des pays pauvres comme le sien, en opposition aux propositions philosophiques des pays riches, comme celle que nous venons d’écouter. En gros : revenez sur terre et fichez nous la paix avec vos projets sur la lune, que vous pouvez vous permettre parce que vous avez le ventre plein (applaudissements du public).

Je me souviens du silence glacial, mais surtout du manque de soutien, même humain, du soi-disant animateur sur l’estrade. Et de la grande déception de Michel Serres qui, dans un dernier effort de communication, tentait de faire comprendre qu’il ne s’agissait pas, justement, d’opposer le légitime besoin de manuels et fournitures scolaires des écoles africaines, mais de concilier les deux aspects, faire du « et… et… » en sortant de la logique guerrière du « ou… ou… » que nous apprenons depuis la maternelle. Car donner l’accès à tous à une éducation de qualité, jusqu’au niveau universitaire, là où les classes dirigeantes de tous les pays se forment, c’est possible !  

Malgré sa déception (je me souviens aussi avoir tenté de lui dire quelques paroles de confort, en vertu du fait que je le connaissais un peu pour l’avoir rencontré quelques années auparavant ), Michel Serres m’avait remis dans les mains le texte de son intervention dont je publie ci-dessous la partie finale de l’Appel (si vous désirez l’intégralité vous pouvez m’écrire via la boite « contact »). C’est un hommage à lui et à l’intelligence humaniste dont il était le représentant par excellence. 

(… et on ne sait jamais, ce projet pourrait voir le jour à l’Unesco ou ailleurs!)


J’APPELLE LES UNIVERSITÉS DU MONDE à la propagation d’un savoir commun

COMMON KNOWLEDGE – HUMANISM from et for HUMANITY

Préoccupé par les incompréhensions et les guerres entre les peuples, je pense que la mise en place d’un tronc commun de savoir (a common knowledge) qui réunirait, petit à petit, tous les hommes, en commençant par les étudiants, favoriserait l’avancée de la paix dans le monde. Cet humanisme universel contribuerait à créer une mondialisation pacifique. 

Je demande donc aux ministres de l’éducation, hélas absents, je demande aux présidents des Universités comme à tous les enseignants de bonne volonté, de vouloir bien consacrer la première année de leur enseignement à un programme commun, qui permettrait aux étudiants de toutes les disciplines d’avoir un horizon semblable de savoir et de culture ; à leur tour, ils le propageraient. Je leur suggère seulement un cadre général qu’ils moduleront librement, selon leur culture, leur langue, leur spécialité, leur bonne volonté.

Ce cadre s’inspire des considérations suivantes :

I.- Les sciences dures accèdent déjà, par le grand récit que je viens de relater, à l’universalité ; je les prends ici dans leur ensemble et selon l’évolution générale du monde que l’encyclopédie contemporaine décrit.

II.- Les cultures, quant à elles, forment une mosaïque d’une grande diversité de formes et de couleurs, à l’imitation des langues, des religions et des politiques. Le nouveau savoir humaniste assimile cet ensemble de différences.

Ce cadre se divise donc en deux parties composant ce programme commun.

PROGRAMME COMMUN pour la première année DES UNIVERSITÉS

I.- Le grand récit unitaire de toutes les sciences 

Éléments de physique et d’astrophysique : le formation de l’Univers, du Big bang au refroidissement des planètes.

Éléments de géophysique, de chimie et de biologie : de la naissance de la Terre à l’apparition de la vie et à l’évolution des espèces.

Éléments d’anthopologie générale : émergence, diffusion et préhistoire du genre humain.

Éléments d’agronomie, de médecine et passage à la culture : le rapport des hommes à la Terre, à la Vie, à l’Humanité elle-même.

II.- La mosaïque des cultures humaines

Éléments de linguistique générale ; géographie et histoire des familles de langues. Les langages de communication : leur évolution.

Éléments d’histoire des religions : polythéismes, monothéismes, panthéismes, athéismes…

Éléments de sciences politiques : les diverses sortes de gouvernements.

 Éléments d’économie : le partage des richesses dans le monde.

Chefs-d’œuvre choisis des sagesses du monde et des beaux-arts : littérature, musique, peinture, sculpture, architecture…

Sites : le patrimoine de l’humanité, selon l’UNESCO.

Au moment où la mondialisation touche les communications et, par elles, l’économie, nous, chercheurs, étudiants et enseignants, pouvons lutter à armes plus qu’égales avec elle, la compléter même ou la rendre humaine, puisque, justement, la mondialisation arriva par la science, l’étude et la recherche. Ce nouveau processus d’hominisation, nous n’en subissons pas les conséquences, nous l’avons engendré.

L’humanisme que nous voulons désormais enseigner, non enraciné dans une région déterminée du globe, mais au contraire valable à partir de l’humanité toute entière, désormais accessible et communicante, observe qu’il existe deux universalités : l’une, scientifique, déploie un grand récit, valable pour l’univers lui-même, la vie en général et annonce comment l’homme enfin émergea, de manière contingente. En raison de cette contingence, cette universalité unique laisse alors la place à la deuxième, diverse et complémentaire, en mosaïque ou en vitrail, mêlée, chinée, tigrée… multiple et chatoyante, celle des cultures humaines, plus contingente encore et mieux variée que la vie.

Ni nos décideurs ni nos concitoyens ne peuvent plus vivre en ne connaissant qu’une seule de ces universalités, ou celle, homogène, des sciences ou celle, damasquinée, des cultures. Les anciennes formes d’enseignement, moribondes, ne forment plus que des instruits incultes ou des cultivés ignorants. Le partage actuel des études en deux parties, sciences dures ou sciences sociales, ne permet ni de comprendre le monde, ni d’anticiper sur le destin des hommes, encore moins à ceux-ci d’agir sur celui-là, n’apporte donc pas le bien suprême, la paix.

Ce programme commun de connaissance commune, et commune trois fois, du côté des hommes, du monde et du savoir, contribue à créer ce que l’on pourrait enfin appeler la culture contemporaine, c’est-à-dire un humanisme venu du genre humain et adapté à ses vœux, a humanism from and for humanity.

MICHEL  SERRES

[1] Voir aussi l’article « Repenser le savoir pour réformer l’école » paru dans le Monde de l’éducation n° 360, juillet – août 2007.

« Planter là où c’est déjà fertile » ou la Perma-éducation

photo A. Verdiani

En 2009 j’ai participé à un stage de permaculture, cette branche de l’agriculture “permanente”, fondamentalement éthique, qui utilise une approche systémique et soutenable pour les populations humaines. A l’époque, c’est à dire il y a dix ans, cette approche était encore assez méconnue (du moins en Italie du Sud!), mais, en découvrant les bases profondément humanistes de cette nouvelle façon de cultiver la Terre, j’ai eu l’impression de réapprendre des choses déjà connues et enfouies, de me remémorer des connaissances ancestrales que je croyais perdues, les mêmes qui avaient réglé l’existence de mon grand-père paysan philosophe, dans la Toscane du siècle passé.  

Un des principes de la permaculture qui m’avaient le plus fait réfléchir, notamment par rapport à l’éducation (mon champs de culture à moi ), est celui qui invite à  planter là où c’est déjà fertile. Cela peut sembler une lapalissade, mais aller semer et planter là où le sol donne déjà des signes, même infimes de fertilité, signifie avant tout reconnaître la vie dans la terre. Ce premier pas accompli, il s’agit ensuite de reconnaître les espèces végétales qui y naissent et qui sont spontanément adaptées au climat et au type de sol. Pour finir, on ira planter des espèces compatibles avec la végétation préexistante. Cela permet non seulement que la terre conserve sa fertilité naturelle, mais aussi de respecter son caractère et sa richesse innée.

Je suis convaincue que l’on peut transposer ce même principe à l’école et à l’éducation en général. Cela signifie, concrètement, que si un enfant est naturellement doué pour le dessin, on ne le forcera pas à étudier les mathématiques pour qu’il s’uniformise avec le reste de la classe qui suit le programme. Au contraire, en tant que adultes accompagnateurs, on cherchera à valoriser son don en le développant davantage, car c’est par la prise de conscience et la découverte de sa propre richesse qu’il pourra ensuite aller vers d’autres domaines de connaissance.

C’est tout simple, même trop simple pour certains, car c’est facile et direct, et cela ne demande pas aux enseignants de s’acharner sur les élèves en les obligeant à apprendre ce pourquoi ils n’ont le moindre intérêt. C’est ce qui se passe dans les écoles où les programmes sont choisis par les élèves eux-mêmes, ou dans les projets éducatifs divers (comme ceux issus de l’éducation démocratique) qui respectent la liberté des enfants et font confiance à leur capacité de s’orienter en suivant leurs centres d’intérêt et surtout selon ce qu’ils “aiment” faire. Tout comme la permaculture, la perma-éducation, est juste une question d’amour!

LES DROITS NATURELS DES ENFANTS

Dessin de Gianfranco Zavalloni

De même que le Slow Food promeut une philosophie du plaisir de manger en goûtant à ce que l’on mange, la Slow Education promeut la philosophie du plaisir d’apprendre, en retrouvant le goût de cet apprentissage. Même s’il n’y a pas encore d’écoles labellisées Slow School, on peut néanmoins reconnaître à ce courant une grande capacité à communiquer des contenus et des notions de l’éducation alternative de façon immédiate et facilement compréhensible du grand public (sans doute en raison de l’association à la nourriture). Tel a été le cas du Manifeste pour une enfance heureuse écrit par Carl Honoré à la suite de son Éloge de la lenteur, et qui est devenu un best-seller dans plusieurs pays. Ou encore, en Italie, du livre du regretté Gianfranco Zavalloni, l’enseignant et pacifiste italien auteur de La pedagogia della lumaca (La pédagogie de l’escargot, livre non traduit), qui contient des réflexions pédagogiques nouvelles dans le contexte de l’école publique.

Partout, le constat est amer : on le sait bien, les enfants non plus ne sont pas épargnés par les conséquences néfastes de la vitesse, de l’accélération et de la compétition. Nous sommes, comme le disait Zavalloni, dans l’époque du “temps sans attente”, c’est-à-dire que nous sommes devenus comme des enfants capricieux qui veulent tout, tout de suite. Il est donc nécessaire de parcourir ensemble, parents, maîtres et élèves, un nouveau chemin vers une école “lente et non-violente”. Voici, en vrac, quelques-uns de ces principes, propositions et idées : perdre du temps, c’est gagner du temps ; apprendre par les mains ; dessiner au lieu de photocopier ; supprimer les notes et apprendre à se poser les bonnes questions ; droit inaliénable à la récréation ; la morale : le certificat du Bon Sens ; des potagers pédagogiques pour ralentir avec la nature ; l’erreur est créative ; ne pas se prendre trop au sérieux (rire à l’école, ça fait du bien)…

La pédagogie de l’escargot, ou l’école lente, est fondamentalement liée à une démarche écologique, d’éducation au développement durable, pacifiste et non-violente. La littérature sur ce mouvement éducatif commence à être assez consistante, surtout aux États-Unis, où curieusement le Slow Food compte beaucoup d’adeptes, contre l’éducation “hamburger”, consumériste et sans saveur aucune. Comme dans le courant des écoles démocratiques, on ne sera pas surpris de retrouver, parmi les pédagogies labellisées “lentes”, Montessori, Steiner, les écoles Sudbury, etc. bref, toutes ces écoles qui “éduquent les enfants pour leur permettre de réussir une vie joyeuse”.

Gianfranco Zavalloni n’était pas assez connu en dehors de l’Italie et du Brésil (où il avait vécu et travaillé quatre ans). Je n’ai pas trouvé aucun de ses livres traduits, mais je suis heureuse de contribuer à faire connaitre ici un peu de son œuvre. J’ai traduit ci-dessous ses « droits naturels des enfants » (ou mieux « des garçons et des filles », comme il avait écrit « dei bimbi e delle bimbe ») :

LES DROITS NATURELS DES ENFANTS

LE DROIT DE NE RIEN FAIRE, de vivre des moments de temps non programmés par les adultes

LE DROIT DE SE SALIR, de jouer avec le sable, la terre, l’herbe, les feuilles, l’eau, les pierres, les branches

LE DROIT AU DIALOGUE, d’écouter et pouvoir prendre la parole, interagir et dialoguer

LE DROIT AUX ODEURS, de percevoir le gout des odeurs, reconnaître les parfums offerts par la nature

LE DROIT À L’USAGE DES MAINS, de planter des clous, scier, gratter le bois, poncer, coller, modeler l’argile, lier des corder, allumer un feu 

LE DROIT A UN BON DÉBUT, de manger de la nourriture saine depuis la naissance, boire de l’eau propre et respirer de l’air pur

LE DROIT À LA RUE, de jouer librement dans les places, de marcher dans les rues

LE DROIT AU SAUVAGE, de construire un refuge-jeu dans les bois, à avoir des roseaux dans lesquels se cacher, des arbres à grimper

LE DROIT AU SILENCE, d’écouter le souffle du vent, le chant des oiseaux, l’eau barboter

LE DROIT AUX NUANCES, de voir le lever du soleil et son coucher, d’admirer, dans la nuit, la lune et les étoiles

REFERENCES :

L’association CREA – Apprendre la vie (Cercle de réflexion pour une ‘éducation’ authentique) a publié l‘excellente revue SILENCE : http://www.education-authentique.org/uploads/PDF-DOC/SEL_Silence_Education_lente.pdf

Carl Honoré, Manifeste pour une enfance heureuse, Marabout, 2008, et Éloge de la lenteur, Marabout, 2007

Gianfranco Zavalloni, La Pedagogia della lumaca, EMi, 2008

Joan Domenesh Francesch, Eloge de l’éducation lente Chronique Sociale /Silence, 2011

Maurice Holt, The Common Curriculum (1978) and Regenerating the Curriculum (1979)

La Slow Life : https://www.laslowlife.fr

Slow Education : http://www.slowmovement.com/slow_schools. ph

Slow Food : http://www.slowfood.fr

Interview imaginaire à Maria Montessori

En 2017, j’avais publié sur mon ancien blog « Eduquer à la joie » cette interview imaginaire basée sur la biographie de Maria Montessori, sa bibliographie, sur des sources filmographiques ainsi que sur les témoignages de son fils Mario. Je la publie à nouveau, en un seul texte, dans cet article. Enjoy!

Antonella : Buongiorno Dottoressa ! Je vous demande pardon de vous avoir dérangée là où vous êtes (surement un bel endroit…) et je vous remercie d’avance du temps que vous m’aurez accordée. Vous êtes en effet la première des personnalités qui a accepté d’être interviewée dans le cadre de mon enquête sur la joie à l’école. Puis-je vous poser quelques questions rapides pour nos lecteurs du vingt et unième siècle ? (… pour votre connaissance il ne s’agit pas du titre d’un journal mais du vrai siècle où nous vivons actuellement, on a juste fait un petit saut dans le temps…)

Maria Montessori : Prego.

A : Permettez-moi en premier lieu de vous rendre hommage, d’abord en tant que féministe engagée et parmi les premières femmes à devenir médecin en Italie. Ensuite en tant que chercheuse, intellectuelle, pédagogue, pour l’immense œuvre que vous avez laissé en héritage par votre pédagogie. Aussi, j’aimerais rendre hommage à la mère. Je n’oublie pas que, en tant que mère célibataire, vous avez été obligée de mettre l’éducation de votre unique fils dans les mains d’autres personnes, jusqu’à ses quinze ans. C’est une partie de votre biographie que l’on a tendance à oublier mais qui, j’ose imaginer, a eu une grande influence sur votre mission auprès des enfants. Un peu comme si, dans l’absence de ce fils tant aimé, vous aviez répandu votre amour sur tous les enfants de vos instituts d’abord, puis de la planète entière.

MM : Oh, vous me ramenez à une période de ma vie fort triste, déchirante même… Il y avait d’une part, les découvertes scientifiques et leurs applications en pédagogie qui me rendaient de plus en plus connue et, d’autre part, ma douleur de femme et de mère frustrée. J’ai dû, non sans douleur, déléguer l’éducation de mon enfant adoré à d’autres que moi. Vous savez… à l’époque être mère célibataire était considéré une honte et cela aurait définitivement arrêté ma carrière. Ceci n’a pas été facile. Vous ouvrez là une plaie de mon existence que je n’ai pu soigner qu’en âge mur, lorsque Mario a décidé de vivre avec moi. J’aime croire que nous avons récupéré le temps perdu… 

A : A nouveau je vous demande pardon, ce n’était pas mon intention de rouvrir une telle blessure, d’autant plus que mon objectif est de vous interviewer sur la joie au sein de votre pédagogie !  Mais avant de rentrer dans le sujet, permettez-moi, cara Signora, de vous mettre au courant du succès que cette pédagogie rencontre partout sur la planète entière. Nous assistons en effet à un regain d’intérêt pour les écoles Montessori. Imaginez que aujourd’hui plus des 22.000 établissements dans le monde portent officiellement votre nom ! Tous les jours ils en naissent de nouveaux qui s’en inspirent, partout sur la planète. Moi-même par exemple, j’ai pu assister à la création d’une petite école inspirée par votre pédagogie, la Oli School[2], pour les enfants des rues d’un village très pauvre de l’Inde du Sud. Votre présence dans ce pays est toujours vivante…

MM : Ah, l’Inde, j’ai beaucoup aimé ce pays ! Au début, en 1939, je pensais pouvoir m’y déplacer à mon gré, mais avec la guerre, j’ai été assignée à résidence en tant que ennemi de l’Italie, donc à surveiller. Je ne pouvais donc pas bouger de Madras, mais les gens venaient à moi et j’ai donc pu former environ 1500 maitres et maitresses, ce qui est énorme ! C’est là que j’ai pu élaborer ma théorie sur  l’éducation cosmique, influencée par la spiritualité que respirais dans la culture indienne! Cette culture millénaire si riche m’a nourrie et inspirée (savez-vous que j’ai rencontré Gandhi, Nerhu, Tagore ?). Je n’hésite pas à dire que j’ai passé en Inde parmi les années les plus belles de ma vie. J’ai même troqués mes habits noirs, ceux que je portais toujours comme signe de deuil de mon amour de jeunesse perdu, pour des toilettes claires, élégantes et soyeuses comme le font les femmes indiennes.

A : Je vous comprends, Signora, nous partageons donc ce même amour pour ce pays qui sait aussi être ouvert à des nouvelles idées et méthodes, comme celle que vous avez fondée. Mais, revenons à l’éducation cosmique qui suscite ma curiosité : pouvez-vous nous en dire davantage ? Car je ne crois pas trop me tromper lorsque je constate que aujourd’hui, si je prononce le nom Montessori, la plupart des gens pensera au matériel pédagogique que vous avez crée (vendu un peu partout !) et au mieux, à quelques principes de base de votre méthode. Par contre, moins nombreux sont ceux qui connaissent de façon approfondie la portée et l’étendue de votre pensée. Une pensée qui va bien au delà d’une simple pédagogie car elle allie l’éducation à l’écologie, l’éducation à la paix et l’éducation interculturelle, mondialiste, comme on dirait aujourd’hui. C’est quoi donc l’éducation cosmique ?

MM : Je vous explique… dans ma vision, toute l’humanité ne forme qu’un seul organisme et chaque être vivant est un agent de la création. Les différents éléments qui composent notre univers sont distingués en agents inorganiques (la terre, l’eau, l’air et le feu), et agents organiques, non-vivants et vivants (les végétaux, les animaux, les enfants et les adultes). Ces différents agents participent à la création continue de l’univers, guidés par une intelligence universelle. C’est un équilibre harmonieux qui est obtenu grâce à une cohésion et une organisation des tâches et du travail de chacun des agents. Pourtant, l’homme a échoué car il n’a pas compris qu’il existe un domaine à explorer dans l’humanité elle-même.  Je suis convaincue que nous pouvons réaliser cela grâce à l’enfant.


A : C’est à dire ?

MM : J’y arrive… Je veux dire par là que la tâche de l’enfant est de construire l’homme : pour accomplir cette mission, la nature a initié un plan de développement physique et psychique. C’est un programme évolutif d’ouverture au monde réel qui est inscrit dans l’enfant et généré par des périodes sensibles  créatives : de la naissance à l’âge de 6 ans et de l’âge de 6 à 12 ans.

A : C’est ce que vous entendez lorsque vous affirmez que, je vous cite : « chaque être vivant porte en lui son plan de développement, un schéma préétabli par l’ordre de la vie » ?

MM : Oui, un plan qui est en effet très précis ! Le premier travail cosmique de l’enfant est l’incarnation dans la matière, c’est la période de l’esprit  absorbant  où l’éducation est très concrète car l’enfant construit sa personnalité. Ensuite, l’esprit de l’enfant devient raisonnant, c’est la période des grandes questions où l’enfant cherche sa place dans l’univers, il essaye de comprendre et construit sa personnalité sociale. Pour résumer, le point principal de l’éducation cosmique est le renvoi continuel de l’expérience personnelle à celle universelle, du concret à l’abstrait, de l’analyse à la synthèse.

A : Cela correspond à une vision de la vie très harmonieuse, mais aussi très ordonnée. Quelle est donc la place du plaisir d’apprendre et de la joie de vivre spontanée de l’enfant dans cette approche ? Tout n’est pas déterminé à l’avance ? Il y a t’il de la place pour l’improvisation ? Pour la créativité ?

MM : Bien évidemment ! J’ai moi-même affirmé que l’intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. L’intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs ![3]

A : Oui, c’est une phrase assez connue que je cite souvent moi-même ![4] Mais ma question porte sur la place à la spontanéité qui est quand même la caractéristique de cette joie de vivre chez les enfants…

MM : Je comprends… pour vous répondre vous n’avez qu’à observer les enfants dans mes classes où tout est mis en place pour les stimuler et susciter leur curiosité.[5] Ils sont libres, mais encadrés dans un environnement bienveillant, la seule prérogative pour qu’ils puissent développer leurs aptitudes dans la joie et le respect de leurs particularités. Et ceci est vrai tant pour les enfants qui ont des difficultés d’apprentissage que pour ceux qui s’ennuient à l’école. Quand je pense que on me disait que à la « Casa dei Bambini » il n’y avait que des enfants retardés ! Alors que les enfants avec moi apprenaient à écrire et à lire avant les autres !

A ce propos, je me souviens qu’un jour, dans une classe de petits qui avaient commencé à lire un peu, j’ai décidé de faire un test et j’ai écrit au tableau noir : « Si vous savez lire ceci, venez m’embrasser. » Silence, rien ne se passe. Plusieurs jours s’écoulèrent sans que l’inscription ne provoquât aucune réaction. Peut-être, je me suis dite, qu’ils croient que j’ai écrit ça pour m’amuser, exactement comme ils l’auraient fait. Enfin, le quatrième jour, une toute petite bonne femme, haute comme trois pommes, est venue à moi et m’a dit : « Eccomi» (me voici) et elle m’a embrassée ! Vous n’imaginez pas la joie, non seulement la mienne, mais la sienne ! La joie de devenir autonome, d’avoir réussi toute seule! Aussi, vous connaissez sans doutes cette fameuse expression que mes enfants répétaient « apprends-moi à faire seul » ?

A : Oui, c’est même le titre d’un livre récent[6] sur votre méthode !

MM : Ah bien ! Je voudrais aussi ajouter est que cette autonomie est une joyeuse conquête de l’esprit. C’est une conquête qui se fait sans fatigue à l’âge de l’esprit absorbant, où la connaissance est assimilée comme un aliment vivifiant. Dans tout ça, l’éducateur, (et pas l’instituteur s’il vous plait, il faut abolir ce terme), doit savoir susciter chez l’enfant le plus profond intérêt en même temps qu’une attention vive et constante. Il ne s’agit donc que de cela : utiliser la force intérieure de l’enfant pour sa propre éducation.  C’est comme ça que l’enfant est mis en condition de découvrir par lui même. C’est une méthode qui privilégie la liberté, mais attention, c’est une liberté accompagnée de l’adulte, pas dirigée par l’adulte !

Dans la joie de raisonner et de suivre son intuition, pour revenir toujours à ce qui vous tient à cœur, la joie, l’enfant travaille tout seul avec enthousiasme dans cette concentration libre où il ne craint pas d’être interrompu ni critiqué car il sait que son travail et sa concentration seront respectés. Il réalise ainsi la construction de sa personnalité. 

A : Merci cara Signora. Aussi, je tiens à vous informer que vos découvertes scientifiques sur la psychologie de l’enfance sont aujourd’hui validées par toute une branche de la médecine qui s’est fortement développée durant ce dernier siècle, les neurosciences…

MM : Oh, ce que j’écoute est fort intéressant, vous m’en direz plus ?  Pour ma part, j’ai été fière d’avoir contribué, dans le XXème siècle qui a été le mien, au développement de la psychologie de l’enfance. Comme d’autres chercheurs, j’en été arrivée à la conclusion que les deux premières années de la vie sont les plus importantes parce que c’est au cours d’elles que se réalisent les développements fondamentaux qui caractérisent la personnalité humaine. C’était une nouvelle tendance qui avait trouvé son expression dans mes écoles, en rupture avec les anciennes théories psychologiques. Car, si les anciennes théories se fondaient sur l’observation de faits superficiels de la conscience, les nouvelles (de mon temps) cherchaient à sonder l’inconscient et à en analyser les secrets, dans le but de mettre à nu la relation entre la réalité et la pensée. Les psychologues disaient que le comportement de chaque individu s’affirme par ses expériences qu’il peut faire sur l’environnement et, par conséquent j’en ai déduit que le premier devoir de l’éducation est de fournir à l’enfant un environnement qui lui permettra de développer les fonctions données par la nature.

A : Oui, et pour revenir aux neurosciences, le champ de recherche le plus pointu et encore plus récent, qui établi des ponts avec les sciences de l’éducation, est celui des neurosciences affectives. C’est une branche qui étudie les mécanismes neuronaux derrières nos émotions, nos sentiments et nos capacités relationnelles. Et, figurez-vous que ce qu’on y découvre est ce que vous saviez depuis toujours, c’est à dire que l’environnement social et affectif de l’enfant, agit directement et en profondeur sur son cerveau global, le cerveau cognitif et le cerveau affectif ! On arrive même à affirmer que l’environnement modifie les gênes !

MM : Ce qui contredit en quelque sorte le débat qui voit une opposition historique de la nature à la culture…

A : Oui, car on sait aujourd’hui que les deux sont totalement imbriqués !  En plus, aujourd’hui grâce à ce qu’on appelle l’imagerie cérébrale on peut aussi les voir, ces modifications, sans ouvrir le cerveau, ce qui était impensable à votre époque ! On peut voir par exemple, les effets des émotions négatives comme la peur ou le stress qui altèrent certaines zones cérébrales, dans le système neuroendocrinien, chez les petits. Ils mémorisent dans leur amygdale, appelée le centre de la peur, des émotions d’angoisse qui restent engrammées.  Inversement, la bienveillance ou l’empathie, ont des effets sur le développement de l’hippocampe, le centre de la mémoire, qui se développe au fur et à mesure de l’amour et de l’attention.  Et cela favorise, comme vous l’avez deviné dans votre pédagogie, l’apprentissage.[7]

MM : Tout ce que vous me dites ne fait que me réconforter ! De mon coté, j’avais bien compris que rien n’est plus courant que de porter toute sa vie le poids d’une barrière psychique construite dans l’enfance. J’en déduis donc que les écoles et les théories éducatives du XXIème siècles bénéficient de ces recherches et que les enfants peuvent finalement s’épanouir à l’école !

A : …hem, comment vous dire, Signora, pas tout à fait ! Je suis triste de vous dire que, en général, l’école n’a pas beaucoup changé depuis votre époque. Non seulement les écoles qui portent votre nom sont encore, malheureusement pour la plupart privées, et donc inaccessibles pour leur prix à la majorité des parents, mais la majorité des systèmes éducatifs dans le monde est encore basée sur les binômes récompense/punition, sur les valeurs de compétition face à celles de la coopération… Ce qui explique que les conflits ne sont pas éradiqués, que les guerres continuent d’exister sur la planète et que la violence, aussi celle qu’on appelle aujourd’hui la VEO, la violence éducative ordinaire, est perpétrée dans nos familles ![8]

MM : J’en suis navrée, alors que j’espérais, lorsque je suis partie de ce monde en 1952, que la face de l’humanité était sur le point de changer grâce aussi aux impressionnantes découvertes scientifiques de ce siècle… Quelle disgrâce !

A : Cela dit, chère Dottoressa Montessori, actuellement nous assistons à un éveil des consciences qui est généralisé. L’humanité se réveille d’un grand sommeil qui l’a rendue esclave, endormie, soumise pendant des siècles. Cela concerne tous les domaines, l’écologie, l’économie, la paix, les modes de production, l’éducation aussi ! Je ne voudrais pas donc que vous retourniez dans l’au-delà avec un sentiment de faillite, bien au contraire. C’est même grâce à votre œuvre et à celle de tous les éducateurs et les éducatrices que vous avez formés et qui ont l’ont continué souvent en se battant contre tout et contre tous, que l’humanité est, non sans quelques soubresauts, sur le point de basculer vers une culture de la paix.

MM : Je vous suis reconnaissante de ces paroles… je peux donc rentrer chez moi avec l’espoir que ce que j’affirmais de mon temps, peut devenir vrai : une période nouvelle est commencée pour l’humanité. Elle est en marche vers le monde de l’amour… Ce qu’il nous faut donc aujourd’hui, comme de mon temps, c’est une éducation qui conduise la personne humaine à reconnaître sa propre grandeur !

A : Vous aviez tout compris ! Je vous remercie une fois de plus, Signora Montessori, et je vous laisse retourner là d’où vous êtes venue et où, sans aucun doute, vous récoltez les fruits d’une vie bien remplie, une vie pour laquelle tous les enfants du monde vous seront pour toujours reconnaissants. Arrivederci !


[1] Cet entretien imaginaire est basé sur la biographie de Maria Montessori, sa bibliographie, sur des sources filmographiques ainsi que sur les témoignages de son fils Mario.

[2] http://auroville-learning.net/av_unit/oli-school/

[3] Cette citation est attribuée en effet à Maria Montessori, mais aussi à la philosophe Simon Weil dans son ouvrage L’attente de Dieu, Albin Michel, 2016

[4] Notamment dans mon livre Renouer avec la Joie de l’enfance, Eyrolles, 2017, mais aussi dans mon TEDX

[5] A ce propos, si vous ne pouvez pas  vous inviter dans une classe Montessori, regardez le très beau film d’Alexandre Mourot, Le Maitre est l’enfant, actuellement en salle ! https://www.youtube.com/watch?time_continue=9&v=p21WVdB-aJA

[6] Charlotte Poussin, Apprends moi à faire seul, Eyrolles, 2011

[7] Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse, Robert Laffont, 2014

[8] « La violence éducative ordinaire (VEO) est la forme de violence physique  et  psychologique  entre  humains  la  plus  courante  dans le monde, puisqu’elle touche presque tous les individus dans toutes les sociétés (à de très rares exceptions près), dès leur  naissance  et  à  travers  des  pratiques  très  variées. (…) La  tolérance  envers  la  violence  éducative  ordinaire  est  le  terreau de la maltraitance caractérisée – celle qui est jugée inacceptable par la société. Infligée à la plupart des enfants pendant toutes les années où leur cerveau se forme, la VEO les prépare à devenir eux-mêmes violents, ne serait-ce que par imitation, et à trouver normal que les conflits se règlent par  la  violence. » Observatoire de la Violence Educative Ordinaire : http://www.oveo.org/

Va, Vis, Ose !

GRAN’DIRE Va, Vis, Ose !

C’est sur cet air léger

Qu’on vient vous chanter

Notre joie de vivre

On s’exprime pour grandir

Soyons des hommes debout

Des hommes de demain

Soyons au rendez-vous

La vie bat son plein

On a plus l’temps

C’est Maintenant

Notre terre est si belle

Quand on prend soin d’elle

On a plus l’temps

C’est Maintenant

Vivons au Présent

Nos rêves d’enfants

Va, Vis, Ose Faisons bouger les choses !

Découvrons nos talents

Ce qui nous rend vivants

Aimer et Rire Pour transmuter le pire

Plus de guerres, moins d’pollution

Le gaspillage fait des ravages

Agir au quotidien C’est mieux vivre demain

On a plus l’temps C’est Maintenant

Notre terre est si belle Quand on prend soin d’elle

On a plus l’temps C’est Maintenant

Vivons au Présent Nos rêves d’enfants

Va, Vis, Ose Faisons bouger les choses !

°°°°° © Shaé, Isaline, Fatoumata, Anne-Catherine, Lison 3 ateliers de 2h pour réaliser une chanson qui met en couleurs les envies pour Gran’Dire!

Projet réalisé au « Tilt » dans le cadre des ateliers CEC avec la collaboration de l’asbl Kala-Pinka Grandir en musique. MERCI!

Atelier d’un jour sur la JOIE!

Éduquer aujourd’hui n’est pas synonyme de bien être, ni pour les élèves ni pour les enseignants, encore moins pour les parents. Et si nous commencions nous-mêmes à inverser cette tendance ? Et si on faisait du bonheur et de la joie de vivre, les véritables buts de l’éducation et donc de l’existence ?

Cet atelier EST 🙂
– tout d’abord, un moment – agréable ! – de contact avec soi-même et avec les autres
– un travail sur sa posture d’éducateur au sens large, d’après la question : qui suis-je lorsque j’éduque ? Suis-je en contact avec ma source de vie, de joie ? Comment la reconnaître en mon fils, mon élève, si je ne la ressens pas en moi d’abord ?

Détails pratiques :
Le dimanche 17 mars 2019
Accueil : 8h30h – Début 9h et Fin 17h
Adresse : Ecole démocratique de l’Orneau 207 rue de lonzée – 5030 Gembloux
Participation : 70€ / pers en prévente
(80€ à partir du 9 mars).

Pour s’inscrire, c’est ici

Les êtres sont condamnés à la joie : interview à Guy Corneau 

C’était en 2011, à Montréal lorsque dans le cadre des recherche sur mon livre sur la joie,
Guy me fit l’honneur d’une interview. Nous passâmes plus d’une heure
ensemble, dans les coulisses d’un théâtre où se jouait la pièce d’une
amie danseuse, un spectacle auquel il m’invita. Je garde le souvenir
d’un homme bon, charmant, profondément gentil et généreux, sensible et
attentif : un exemple de l’intelligence du cœur en action.   
 
Bon voyage Guy!
 
 

Antonella : Dans ton dernier livre, « Revivre! » tu nommes la joie en tant qu’expérience personnelle, reliée à ton vécu. Ce sur quoi j’aimerais que l’on échange ce soir part du
constat que la joie existe beaucoup chez les enfants, mais que l’école ne fait
qu’entasser tout ce potentiel de vie. Est ce que tu penses que la joie est
innée ? Est-elle toujours là ou bien elle peut disparaître? Et si oui,
peut on aller la « repêcher » au fond de nous?                                      

Guy : Je n’ai pas les mêmes inquiétudes que toi. Les tibétains parlent du fond lumineux
de l’être, la joie. Pour moi qui a été près de mourir deux fois, ce que l’on
découvre près de la mort ou de l’autre coté de la vie, c’est la joie, une joie
pure. Dans les deux cas c’est ce contact avec la joie pure qui m’a guéri, un
contact qui dure pendant des semaines, pendant des mois. C’est la béatitude,
c’est l’extase.
 
A : C’est la joie sans objet…
 
: Oui, une joie complètement gratuite. J’ai moins d’inquiétudes que toi parce que
je pense que de toutes les façons, les êtres sont condamnés à la joie, ils sont
condamnés à la liberté. Ils ne peuvent pas abolir la joie ; de même ils ne
peuvent pas abolir la lumière, c’est impossible. Il se peut que l’expérience
(de la vie) ne se termine pas bien, mais au fond ce n’est pas si grave non
plus, la joie reste ainsi que le goût de la joie. On pourrait penser que les
soubresauts dans lesquels notre monde passe actuellement, tous ces signes
d’éclatement, soient les signaux de la naissance d’un nouveau monde où il y
aura plus de joie et plus de lumière. Peut être qu’il va y avoir aussi (dans ce
passage) de la douleur, des ruptures et des conflits très importants , mais au
fond ces excès préparent la venue d’un nouveau monde qui va vers des choix plus
essentiels, donc vers la joie et la lumière. Je ne suis pas quelqu’un de très
religieux, mais je souhaite vraiment l’avènement d’une religion de la Lumière.  Ce qui m’intéresse est que les êtres humains se reconnaissent en tant qu’êtres lumineux, des êtres créateurs qui sont venus exprimer la lumière dans le monde, de l’amour, de la joie.
 

Maintenant, si l’on regarde du coté de l’éducation et en particulier à propos du lien entre ce que tu appelles l’aspect transcendantal et l’aspect horizontal, quand est ce que les êtres humains expriment de la joie dans leur vie?  C’est quand ils expriment quelque chose
qui vraiment fait partie de leur essence, de leur élan de vie, de leur élan
créateur ! C’est vrai pour les enfants et les adultes : que tu sois
content d’avoir réussi des recettes de cuisine, que tu fasse une cabane à
moineaux de tes propres mains ou que tu fasse pousser des légumes, là il y a
une joie qui est liée à ce que tu as accompli et qui t’as remis en contact avec
la vie créatrice. Comme Jung, je pense que les êtres humains sont
essentiellement créateurs, que l’inconscient est essentiellement créateur.
Toutes les fois que l’on est dans l’élan créateur ce qui répond c’est la joie,
la joie dans l’être qui est à la fois très horizontale et très communicative,
et qui permet  de toucher au fond et à la nature essentielle de l’être, la joie pure.
 
A : Je suis d’accord, mais ne trouves tu pas que telles qu’elles sont structurées
aujourd’hui, les écoles ne font que tuer cette créativité ?
 
: Oui, t’as raison, mais ce n’est pas vrai que c’est seulement l’école qui fait
ça ; c’est nous qui le faisons à nous mêmes. Car quand tu es dans cet état
de joie très profonde, tu te rends compte que tu as passé 99% de ta vie à
résister à la joie. Ce n’est pas vrai que c’est l’école ou les parents qui le
font, c’est toi qui te le fais à toi même ! Nous sommes construits de
façon telle que la réponse que nous donnons à l’angoisse de vie est dans la
recherche de reconnaissance ; ainsi on s’aliène des parties plus joyeuses
de soi même et on en a peur. Les êtres humains ont peur de la joie parce que la
joie les ouvre !
 

: Je donne aussi une interprétation « politique » à ce phénomène car je
pense que le système éducatif actuel n’est que l’expression de ce monde qui est
en train d’éclater aujourd’hui, lequel est fondé sur la peur. Ainsi on nous
apprend depuis tout petits à respecter beaucoup de règles et d’interdits. Par
exemple, il y a une expression française qu’on apprend très tôt aux enfants à
l’école et en famille qui est: « tu n’as pas le droit …
de faire ceci, de faire cela », comme si au fond on n’avait pas le droit de
devenir les créateurs de notre propre vie. Donc si on inverse le processus
comme on le fait dans l’éducation à la joie, on peut essayer d’aller dans
l’autre sens en partant de la richesse qui est déjà là: on reconnaît
d’abord la joie en soi, dans l’enfant, et par la joie on arrive à se libérer,
comme tu le dis.

G :Oui, mais il faut que tu trouves des leviers éducatifs qui permettent ça. J’ai
donné une conférence qui s’appelle « Le meilleur de soi et l’enfant »
sur la question : quoi dire à des parents qui veulent éduquer leurs
enfants en leur permettant de rester en lien avec leur essence créatrice et
donc avec la joie qui est liée à cette essence ?
 
A : Il s’agit de leur apprendre à oser eux mêmes.
 
G : Oui, mais pour moi la peur ne vient pas de l’école, elle est existentielle dans
les êtres humains, qui ont peur de vivre, de naitre, de mourir. Et dans chaque
être, indépendamment de l’école, il y a une quête qui va l’obliger de
déconstruire quelque chose en lui qui est de l’ordre de la peur, qui va lui
faire reconnaitre ses racines, les dépasser et retrouver de la joie. C’est donc
de la joie que l’être humain a profondément peur, de sa réelle liberté de
créateur, face à lui même, face à la vie.  C’est sur, moi aussi je souhaite une école qui soit plus attentive à ça, mais je mesure l’étendue de la tâche…
 
A : Enorme !
 
: Elle est énorme parce que toutes les structures sociales vont être en jeu. Et
je suis convaincu qu’elles vont changer…
 
A : Elles vont éclater ! C’est triste à dire, mais je suis confiante en
quelque sorte dans le malaise des parents, des élèves, mais surtout des
enseignants qui n’en peuvent plus.
 
G : Ils sont sur la ligne de front. Quand j’avais mon cabinet de psychanalyste je
recevais beaucoup d’enseignants et je leur disais : « ce n’est pas
seulement vous qui êtes malade, mais le système dont vous faites partie et donc
dans ce sens, ne prenez pas tout comme personnel. » Car c’est une maladie
collective, une lutte continue (du système) contre les différences, dérivée de
la difficulté de nous entendre, de nous harmoniser. 
 
A : Mais il y a de l’espoir, n’est ce pas ?
 
G : Il y a de l’espoir, mais aussi beaucoup de heurts et des ruptures dans les vies
individuelles de gens, avec beaucoup de tourmentes. Chaque personne est
convoquée à des choix très personnels : « Est ce que je choisis la
paix, la joie ? Est ce que je choisis l’amour, d’exprimer la partie
lumineuse de moi même ? Et même de la découvrir ? Ou bien, est ce que
je choisis d’être un esclave des conditions ambiantes ? » Parce que
dans ce dernier cas, c’est  la
souffrance qui t’attend. Mais en même temps ces cassures sont nécessaires pour
permettre que le fruit s’épanouisse !
 
Je regardais l’autre jour avec mon fils de 11 semaines une statue de Bouddha qui
l’attirait et le fascinait beaucoup. Quand on regarde une statue de Bouddha, on
y voit l’expression de la pureté humaine. Je pense que chacun de nous est invité à laisser émerger une chose aussi pure, aussi simple, lumineuse mais aussi fragile.  Je me dis que c’est
vraiment à ça que chaque être humain est convoqué : à une maîtrise
complète de soi même, une maîtrise de l’esprit, du cœur, du corps, du
comportement, de tout… C’est un achèvement fantastique, un accomplissement
très joyeux, mais quand tu mesures la distance (qui existe) avec ça, tu te dis,
« wow, moi je suis « en chantier » par rapport à ça, comme une
pierre brute.  Comment donc je vais arriver à laisser émerger la joie ? ». Pour moi c’est tout l’intérêt de la chose. Bien sûr, on peut arriver (à entreprendre) cette voie là par  l’éducation.
 
En ce qui me concerne dans mes conférences, je cherche à éveiller chez les individus le
goût d’aller vers la joie et de l’exprimer dans leur vie, de découvrir et
d’exprimer l’amour qu’ils sentent, parce que des toutes les façons le bonheur
lui même repose là-dessus. Dans ce sens là, je ne suis pas inquiet car des
toutes les façons la joie est l’appel profond de chaque être humain.
 
Merci à Guy de m’avoir accordé cet entretien, réalisé en octobre 2011 à Montréal.