Joie et misère

       Elle s’invite dans les salons
bourgeois de Paris, suivant les contours des dessins des tapis persans et l’or
fin des tableaux des aïeuls, dans « la morosité qui court de demeure en demeure
» comme le disait Sœur Emmanuelle. Elle s’infiltre dans les draps usés des lits
superposés des chambres des migrants, 
dans la promiscuité des enfants et des adultes entassés dans une seule
chambre, l’Afrique en souvenir, déracinés, fatigués : c’est bien ceux
qu’elle préfère. Elle brise les classes sociales, s’en fout de l’argent qu’elle
asservie pourtant, elle en fait son esclave. Mine de rien, elle bouge d’une
maison à l’autre ; du plus riche au plus pauvre des pauvres, la misère
s’installe là il n’y a plus rien, là où plus aucun espoir est permis, plus
d’espérance, plus d’horizon. Elle s’incarne de génération en génération :
car on (s’) éduque à la misère comme on (s’) éduque à la joie, sauf que par
elle on choisit d’entretenir le manque, la peur et la soumission à la peur.

La misère est seule. Elle y tient
à cette solitude, où même pas un pauvre ne peut la consoler car, comme le
disait Don Elder Camara, « personne est si pauvre qu’il n’a rien à
donner ». D’ailleurs, elle ne demande rien, la consolation étant porteuse
d’espérance, elle n’accueille que peine ou manque d’amour. Chacun le sait,
celui qui est pauvre est parfois riche de tout ce que la misère s’acharne à
détester, la dignité en première, l’humour et aussi la joie.  Tandis que le miséreux lui, il se
suffit à lui même, ferme les yeux et le cœur aux lendemains qui chantent, aux
yeux rieurs des enfants, au respect de sa personne.
Qu’est qu’on peut bien dire
d’elle si on ne l’a pas vécue ? Qu’est ce que je peux en raconter moi,
pour qui le seul contact régulier est le clochard assis sur le trottoir de ma
rue ? Un jour nous nos sommes parlé : « Pourquoi vous êtes là,
monsieur ? » je lui demande. « Regardez mes mains, madame, j’ai
tout perdu. J’étais charpentier, puis il y a eu l’accident, voyez ? Je ne
peux plus travailler… » « Mais, mais… » à  chacun de mes « mais » qui portaient
des solutions possibles (une assurance ? la Sécu ? la médecine du
travail ? un foyer d’accueil …) son « non » était catégorique :
« non, madame, j’ai choisi la rue ». Un point, c’est tout. La rue m’a
choisi, il aurait pu dire aussi. Je me pose la question : est ce que le
sien est juste un passage volontaire par le dépouillement, de distance
temporaire de ce monde des biens, du bien que l’on se fait à soi-même, un choix
de pauvreté ? Ou à l’inverse, c’est un non-choix de misère lorsque, dans
un moment de faiblesse, il a fléchi face à la privation et au désespoir?
La misère, je dirais, c’est
l’opposé exact de la joie. Au contraire du clochard triste et résigné (mais,
qui sait, la vie est parfois surprenante…), j’ai vu des enfants joyeux jouer
sur des tas d’ordures avec des bouts de ficelles ou des pneus de voitures
cassées. Je les ai vu rieurs et pleins de vie, la misère ne les ayant pas
encore attrapés, ils jouissaient encore de la richesse immense de la joie de
vivre. Comme le disait le maitre spirituel indien Osho : « La vie en
elle-même est une toile vide. Elle devient ce que vous peignez dessus. Vous
pouvez peindre la misère ou vous pouvez peindre la joie. Cette liberté est
votre splendeur ». J’en suis convaincue, mais savoir qu’on a le choix, en avoir
la conscience, est  aussi un
luxe : il faut parfois que quelqu’un nous le dise. 
C’est ce qu’elle fait Martine Roussel-Adam
par ses actions et par le regard qu’elle pose sur les enfants qu’elle soutient
en Inde et ailleurs. J’aime ce qu’elle écris, encore plus ce qu’elle fait car
elle arrive au juste moment pour eux, lorsque le choix inéluctable de la misère
n’est pas déjà fait et que leurs yeux scintillent encore de l’espoir d’un vie
digne.

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