Sacrée forêt *

La forêt qui se reflète dans l’eau du fleuve Ogooué, Gabon

Cri de détresse, d’alarme… Elle crie, la forêt, et son cri est plus haut que l’aigle qui la survole, plus profond que les racines des ses arbres. Elle dit : « pour le temps qui m’est encore donné, je vous implore, qu’on arrête de me désosser, me dépouiller, de réduire en sang mes membres, de déraciner mes troncs millénaires, détruire la couronne sacrée de ma canopée ! ». Cri de détresse, mais aussi d’éveil pour ceux qui veulent et savent prêter l’oreille. Les mêmes qui, sur la pointe des pieds, le regard tourné vers les cimes, savent écouter le silence. C’est un silence feutré, presque ouaté, rompu selon une partition musicale parfaite, par les cris des oiseux forestiers cachés dans les branches inatteignables.

On rentre dans une forêt comme on rentre dans une cathédrale. Un temple sacré dont les piliers sont les ozigos, les okoumés ou les fromagers avec leurs troncs au diamètre éléphantesque qui abritent des cités de singes et des villages d’insectes.  Mais il y a danger. Par ici, le silence est interrompu par le bruit strident des pelleteuses déracinant ces géants millénaires pour faire place aux plantations des palmes à huile. Par là, les scies mutilent le bois pour charger des camions d’essences rares destinées aux meubles des riches. Ailleurs, le feu brule la forêt et, avec elle, ce sont des siècles de l’histoire de l’humanité qui s’en vont en fumée.

Alors qu’ils pleurent, le cri des arbres est muet pour ceux qui ne savent plus comment les entendre.  Ceux qui ont perdu la connaissance des nos ancêtres, le savoir millénaire dont les anciens nous parlent. Toutes les civilisations traditionnelles, des forêts pluviales d’Amérique du Nord à l’Amazonie, des bois des régions tempérées en Europe à la canopée tropicale, toutes elles se rejoignent dans une culture commune : celle du respect et de l’observance de rituels sacrés pour honorer et remercier les dieux qui vivent dans la forêt. Ces cultures savent que la nature des humains, et donc leur équilibre et leur santé, sont intimement liés à celle des arbres, des plantes, de la mer, de l’eau des rivières, du vent…

Dans une telle connaissance de la nature, comme celle qui vit encore au Gabon et dans toute l’Afrique centrale, le contact avec la forêt est direct. Vivre dans et avec la forêt demande à nous élever, nous encourage à être nous-mêmes, ne pas être un rouage dans une machine, mais à trouver notre propre unicité. Or c’est cette unicité que l’on est en train de perdre actuellement, par un rythme de plus en plus accéléré.

Les enfants sont les premiers a en payer les conséquences : tout comme dans les pays occidentaux, nous assistons à la naissance de générations nées « hors sol » aussi en Afrique, comme ces enfants de Libreville qui n’ont jamais mis les pieds dans la forêt, pourtant si proche.

Je suis la forêt

Dans l’Arboretum de Libreville, Gabon

L’arbre est le symbole de la vie, en perpétuelle évolution. En ascension vers le ciel, il symbolise la verticalité et incarne le cycle de l’évolution cosmique : vie, mort et régénération. Mais également le cycle de la vie humaine avec ses quatre saisons : naissance, jeunesse, maturité et vieillesse.

Par lui, tous les niveaux du cosmos communiquent intimement: les entrailles de ses racines souterraines dialoguent avec la terre où son tronc s’érige vers la lumière qui nourrit ses hauteurs. L’arbre « connaît » le langage entre la terre et le ciel. En ce sens, il nous sert de « passeur » entre ces deux dimensions : c’est pour cela que par lui, dans nos cultures traditionnelles, il est considéré comme le chemin vertical par lequel transitent ceux qui passent du visible à l’invisible. 

Les arbres et la forêt ont eu une grande place dans la vie des gardiennes de la tradition. En tant que femme, je suis une forêt. Tout comme elle, je produis, je donne la vie, je nourris, je porte la charge de ma progéniture. Mais aussi je soigne et je sauve des vies grâce à ses énergies. Ma connaissance vient d’elle. Femme initiée, j’ai pu découvrir quelques uns de ses secrets que je transmets avec amour aux générations nouvelles.

Dans ma lignée de connaissance féminine, je suis la forêt. Car ce sont les femmes qui savent mieux garder et perpétuer ses secrets. En totale symbiose avec elle, si la forêt se meurt, je meurs avec. Et avec moi mourront des milliers d’êtres vivants et des êtres invisibles s’éloigneront également. Peu nombreux sont ceux qui le savent, encore moins ceux qui le croient.

La question : qui es-tu ?

Pendant le rite de passage, l’initiée est placée devant un miroir. Un dernier regard à son ancienne identité avant de renaitre à la nouvelle.

« Qui es tu ? » me demande Grande Manou, ma Grande Mère africaine pendant mon initiation. « Qui es tu? » demande la forêt. Je suis le vent, la pluie, répond l’initié… je suis celui qui comprend le langage de la nature, je suis l’animal poursuivi par le chasseur, le hibou qui chante la nuit, je suis la rivière qui coule, je suis le caméléon qui change, la fleur qui s’épanouit au soleil, le crapaud qui coasse. Je suis la corne de l’antilope qui appelle et rassemble les humains autour du feu.  

« Qui es tu ? » on demandait à Socrate. Il répondait : « je ne sais pas » en créant la surprise dans l’interlocuteur qui lui, croyait tout savoir. Le proverbe africain dit : « celui qui sait, ne parle pas » : savoir qu’on ne sait rien, se taire, ou oser dire « je ne sais pas » sont ainsi des manifestations de grande sagesse universelle. Posée par la forêt, cette question me renvoie à ma propre humilité, à mon humus intérieur.

A mon niveau, je me permets d’ouvrir les portes de la connaissance, c’est une voie vers l’éveil. La rencontre avec les ancêtres se fait dans le temple et dans la forêt : ce sont les retrouvailles avec notre propre âme. La voie de l’âme amène à l’invisible et, à son tour, le monde invisible nous conduit à nous rencontrer dans nos profondeurs.

Tout comme dans la forêt, les dimensions du souterrain, de la terre et de la lumière, se rencontrent dans ce parcours d’union et d’accueil. La forêt veille sur moi et sur nous : elle nous aime.  

  • Ce texte est ma contribution au livre (en cour de publication) de Rose Bernadette Rebienot, Grande Prêtresse Mpongwé du Djembé et du Mabanji féminin. Elle est une grande initiatrice du Bwiti Dissumba. Elle vit à Libreville, au village d’Oyenano qu’elle a elle-même créé avec sa communauté.  

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